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Absinthe : pourquoi dit-on que la thuyone rend fou ?

La thuyone dans l'absinthe
The Absinthe Drinker, Viktor Oliva (1901)

Parlez d’absinthe et on vous répondra qu’elle rend fou ! Une croyance bien ancrée qui remonte à l’époque de son interdiction, au début du 20ème siècle, lorsque les milieux viticoles, dont la production s’écroule, orchestrent une incroyable campagne de désinformation qui convainc la population que l’absinthe est nocive. Mais qu’en est-il vraiment ?

La plante de l’absinthe contient deux principales substances actives, l’absinthine (un alcaloïde) et la thuyone (un terpène proche du menthol). Toutes deux sont toxiques à forte dose.

La thuyone est une molécule contenue dans plusieurs plantes comme le thuya (duquel est dérivé son nom), le genévrier, l’origan ou la sauge. Elle compose 50% des huiles essentielles de l’absinthe.

Elle présente certaines similarités structurelles avec le tetrahydrocannabinol ou THC, composant actif du cannabis (étude de Meshler et Howlett dans « Pharmacology Biochemistry, and Behavior », 1999, « Thujone exhibits low affinity for cannabinoid receptors but fails to evoke cannabimimetic responses« ). À hautes doses, il est démontré que cette neurotoxine peut provoquer des troubles neurologiques graves.

Il n’en fallait pas davantage pour attribuer à cette hallucinante thuyone tous les maux de la société. Folie, perversion, violence… À la fin du 19ème siècle, la Fée verte est à l’origine d’un syndrome toxique qu’on appellera « absinthisme » et qui associe à l’alcoolisme les effets néfastes de la thuyone, tels que crises épileptiques, hallucinations et troubles mentaux.

À l’origine de l’interdiction de l’absinthe

En France, c’est à l’Académie de médecine que le gouvernement s’adressera, en 1900, pour lister les « essences dangereuses ». Elle en identifiera 22, au premier rang desquelles l’absinthe. Et de préciser ses méfaits : aliénation mentale, épilepsie, convulsions, paralysies périphériques et… tuberculose.

Pour ce faire, l’Académie administre des doses de thuyone à des animaux… dix fois supérieures à celles équivalant à une consommation ordinaire chez un homme.

Artemisia absinthium
Artemisia absinthium dans "Plantes médicinales de Köhler" (1887)

Le saviez-vous ? Une enquête nationale ordonnée par Clémenceau, adversaire notoire de l’absinthe, est conduite en France pour évaluer le pourcentage d’aliénés dans les régions les plus consommatrices de Fée verte. Contrairement aux attentes, c’est dans le canton de Pontarlier, capitale de la production d’absinthe, que le taux se révélera le plus faible.

En Suisse, lorsque qu’un ouvrier prétendument ivre de bleue tue femme et enfants (il fut ensuite attesté qu’il avait surtout bu du vin), la coupable est toute trouvée. La Confédération interdit la vente d’absinthe en 1910, suivie cinq ans plus tard par la France.

Un bouc-émissaire idéal

Après un siècle d’interdiction, des scientifiques se penchent à nouveau sur la mystérieuse thuyone.

En 2005, les Annales Médico-psychologiques, revue psychiatrique, précisent qu’à l’époque déjà, les expérimentations animales sur la toxicité neuropsychiatrique de l’absinthe étaient contestées par nombre de cliniciens. Et de conclure : « Des travaux toxicologiques récents ont découvert le mécanisme de l’action hautement convulsivante de la thuyone, principal principe actif de l’essence d’absinthe. Ils ne permettent pas, pas plus qu’à l’époque, de conclure que la boisson elle-même était épileptisante. D’autres travaux ont, du reste, découvert que l’anéthole, autre constituant obligatoire de la boisson, avait des propriétés anticonvulsivantes. La toxicité de l’absinthe d’autrefois, comme celle des absinthes d’aujourd’hui, paraît essentiellement due à leur support alcoolique. »

Les Buveurs - Vincent van Gogh
Les Buveurs, Vincent van Gogh (1890)

Entendez : les buveurs d’absinthe de la Belle-Époque étaient tout simplement ronds comme des queues de pelle et c’est bien à l’alcool et non pas à la thuyone ni à aucune autre molécule, qu’on doit imputer ce qui devait ressembler… à un méchant coma éthylique.

À l’époque, un apéro… costaud

Pas étonnant quand on sait qu’à cette époque, l’absinthe titre facilement à plus de 70°. De plus, pour faire baisser son prix, les producteurs recourent à des ingrédients de piètre qualité, notamment de l’alcool de bois, du cuivre pour la colorer ou encore du chlorure d’antimoine pour la troubler. Et comme si cela ne suffisait pas, on la trouble parfois non pas avec de l’eau mais avec du vin blanc (l’absinthe de minuit), du cognac (le tremblement de terre) ou de l’eau-de-vie (le velours épinglé).

Décidément, la thuyone avait bon dos.

En 2002, Ian Hutton analyse une absinthe « Pernod Fils » conservée depuis la prohibition. Il conclut à un dosage de 6mg de thuyone par litre d’absinthe… on est bien loin des études alarmistes du début du XXe siècle qui prétendaient qu’un litre de bleue contenait jusqu’à 300mg de thuyone par litre. D’autres études plus récentes appuient les conclusions de Hutton.

L’alcoolisme, le vrai coupable

Il est ainsi admis que l’interdiction de l’absinthe fut en réalité le procès de l’alcoolisme, et le Fée verte son bouc émissaire.

Quelle autre boisson aurait pu ainsi incarner les dégâts de l’alcool ? Avant sa pénalisation, 90% des apéritifs bus dans l’Hexagone étaient alors de l’absinthe et la France en consommait à elle seule 36 millions de litres chaque année. C’est dire les dégâts que cet alcool a effectivement provoqués. Et les pertes colossales que les vignerons ont essuyées !

Un taux de thuyone désormais contrôlé

En 2005, la Suisse lève l’interdiction de distiller et de vendre l’absinthe, suivie par la France six ans plus tard. Non sans prendre la précaution de limiter son taux de thuyone à 35mg par litre, par directive européenne.

Trop peu pour devenir fou. Mais suffisamment pour émoustiller l’imaginaire. La Fée verte est sauve.

Dans notre boutique : 3 absinthes fortes en thuyone

Quelques distillateurs apprêtent des absinthes fortes en thuyone, en ajoutant plus de grande absinthe que dans d’autres recettes.

Absinthe Émeraude 50cl

CHF55.00
C'est la verte qu'il faut à ceux qui les aiment douces. Et fortes ! L'Émeraude affiche 77° vol. alcool et un taux de thuyone aussi élevé que l'autorise la loi. Dernière création et dernier coup de maître de l'ancien clandestin mythique Willy Bovet avant de tirer sa révérence... Distillerie : Absinthe Bovet La Valote Teneur en alcool : 77° Contenus disponibles : 50cl, 10cl

Absinthe La 68… harde 50cl

CHF73.00
Vous souhaitez goûter une absinthe forte en thuyone, la molécule qui, dit-on, rendait fou et conduisit à l'interdiction de l'absinthe ? Cette 68...harde distille une plante de grande absinthe cultivée à Genève dont le taux de thuyone atteint le maximum autorisé par la loi suisse. Distillerie : Absintissimo, René Wanner Teneur en alcool : 68° Contenus disponibles : 50cl

Absinthe La Guérisseuse 50cl

CHF40.00
Dopée à la grande absinthe du Val-de-Travers, voici une absinthe qui affiche le taux maximal de thuyone autorisé par la loi. En bouche, une explosion de fleurs relevée par de puissantes notes herbacées. Distillerie : Yves Benoit Teneur en alcool : 53° Contenus disponibles : 100cl, 50cl, 20cl, 10cl, 4cl