HISTOIRE

Pourquoi l'absinthe a-t-elle été interdite ?

Interdiction de l'absinthe

Depuis l’Antiquité, l’absinthe est utilisée, en infusion ou macération, dans une multitude de potions médicinales. Mais c’est à Couvet, dans le Val-de-Travers, que la mère Henriod la distille pour la première fois avec de l’alcool, à la fin du 18ème siècle. Rapidement, le spiritueux devient l’apéritif fétiche du tout Paris, devenue même « Boisson nationale » française. Au tournant du siècle, 90% des apéritifs bus en France sont de l’absinthe.

1900 : L’absinthe, « morphine des gueux », « poison du peuple » fait scandale

Après avoir été l’apanage de la bourgeoisie, l’absinthe se démocratise. Son prix chute, en même temps que sa qualité. Son titrage alcoolique grimpe, tout comme la polémique. Le docteur comtois Ledoux déplore ce temps où « l’absinthe était encore une boisson élégante ». Quand le docteur Legrain affirme que « le phénomène de contamination le plus grave est celui qui a entraîné l’ouvrier sur la piste du bourgeois. »

Poétisée par les Romantiques, voilà l’affreuse sorcière verte décriée, dépeinte dans des scènes sociales crues, mettant en scène la déchéance des personnages. Maignan, Raffaëlli, Ilhi, Adler mais aussi Zola.

« Boche avait connu un menuisier qui s’était mis tout nu dans la rue Saint-Martin, et qui était mort en dansant la polka ; celui-là buvait de l’absinthe. Ces dames se tortillèrent de rire, parce que ça leur semblait drôle tout de même, quoique triste. » Émile Zola, L’Assommoir, Paris, 1877

En Suisse comme en France, les débats sur la nocivité de l’absinthe s’intensifient. Sa popularité n’a-t-elle pas fait exploser le nombre de débits de boissons – 480’000 en France en 1909, soit 1 pour 80 habitants ? Et que dire de toutes ces femmes qui s’adonnent à cette boisson – ce qui est une singularité de la Fée verte ?

Affiche L'alcool ! Voilà l'ennemi (1910)
Affiche "L'alcool ! Voilà l'ennemi" prônant l'interdiction de l'absinthe en France, Frédéric Christol, 1910

En 1860, Henri Balesta raconte : « Au Quartier Latin, ces dames boivent de tout, de peur de ne boire de rien. Mais traversez les ponts et vous verrez, autour des tables échelonnées sur l’asphalte du Boulevard, autant d’absintheuses que d’absintheurs et je vous garantis que les absintheuses sont au moins à la hauteur des absintheurs ».

Le saviez-vous ? Loin de se contenter de la teneur en alcool déjà élevée de l’absinthe, certains adeptes la troublent au vin blanc (« l’absinthe de minuit »), d’eau-de-vie (« le velours épinglé ») ou de cognac (« le tremblement de terre »).

Bientôt, on attribue à l’absinthe tous les maux de la société. « Pernod Fils perd nos fils » dit-on à l’époque. L’Académie de médecine invente même le terme d’« absinthisme » pour évoquer l’alcoolisme à l’absinthe.

Ce serait la thuyone, une substance neurotoxique naturellement présente dans la plante d’absinthe, qui grillerait les neurones. Hallucinogène à hautes doses, elle rendrait fou, violent.

Mais le véritable problème tient plutôt à son prix très accessible qui permet d’en boire en grandes quantités. Sa teneur en alcool avoisine à cette époque les 70° et sa qualité est souvent douteuse, due à des ingrédients bas de gamme choisis par les producteurs pour en baisser encore le prix. Alcool de bois, sulfates de cuivre pour la colorer ou chlorure d’antimoine pour obtenir une jolie louche au contact de l’eau.

Bientôt, un sordide fait divers signera abruptement l’arrêt de mort de la Fée verte.

Au Moulin de la Galette - Ramon Casa (1892)
Au Moulin de la Galette (L'absinthe), Ramon Casa (1892)

1905 : L’affaire Lanfray et le procès de la Fée verte

Le 28 août 1905, un dénommé Jean Lanfray, ouvrier vigneron d’origine française, commet l’innommable dans la tranquille commune vaudoise de Commugny. C’est un buveur d’absinthe notoire, comme le relate, le 29 août 1905, la Feuille d’avis de Lausanne : « Grand, solide, taillé en véritable hercule, il se faisait un jeu de boire des quantités considérables d’absinthe. »

Ce soir du 28 août, l’homme, qui « avait encore bu plus que de coutume », empoigne son fusil et tue sa femme enceinte et ses deux enfants de 6 et 2 ans. L’affaire provoque une émotion considérable, attisée par nombre d’articles qui rivalisent de détails macabres sur le déroulement des faits.

L'absinthe (L'alcool rend fou), Philippe Ernest Zacharie (1909)
L'absinthe (L'alcool rend fou) 1909, Philippe Ernest Zacharie. Tableau, édité en carte postale, commandé par la Ligue nationale française contre l'alcoolisme.

Les producteurs de vin blanc romands, alliés au producteurs alémaniques de Schnaps, trouvent là le prétexte idéal pour réclamer l’interdiction de l’absinthe, « la morphine des gueux ». Ils vont alors conclure une alliance impensable avec les ligues antialcooliques, dont La Croix Bleue, pour lancer une pétition visant à pénaliser l’absinthe dans le canton de Vaud.

Peu importe si le procès de Lanfray démontre que, s’il a bien bu deux absinthes vers midi, il a surtout ingurgité plusieurs litres de vin durant la journée – 5 à 6 litres dira son avocat, « ce que boivent beaucoup de nos concitoyens à la campagne ! ». Peu importe si le Dr Mahaim, cité en expert lors du procès, déclare que l’absinthe ne peut expliquer ce massacre. La population veut la peau de la fée verte, en témoigne la foule hystérique qui assiste à la condamnation à perpétuité de Lanfray en février 1906.

Trois mois plus tard, en mai 1906, une loi interdisant la vente au détail de l’absinthe est adoptée par les autorités vaudoises. Elle entre en vigueur le 1er janvier 1907.

1910 : Interdiction de l’absinthe en Suisse

Der Absinthtrinker (1907), Albert Anker
Der Absinthtrinker (1907), Albert Anker
Der Absinth-Trinker (1908), Albert Anker
Der Absinth-Trinker (1908), Albert Anker

Le 5 juillet 1908, une initiative populaire soumet l’interdiction de l’absinthe à l’ensemble du peuple suisse. Le Conseil fédéral ne la soutient pas et ce n’est sans doute pas un hasard si c’est un Neuchâtelois, le conseiller fédéral radical Robert Comtesse, qui prend la parole : « Vous n’obtiendrez aucun résultat par des prohibitions et des interdictions. Ce n’est pas par des mesures de compression, de violence, que vous conduirez la nature humaine, mais par la persuasion, par l’exemple ».

C’est pourtant un plébiscite.

63,5% des votants (241’078 oui contre 138’669 non) et une majorité des cantons (20 pour, 2 contre, Genève et Neuchâtel) acceptent l’insertion de l’article 32 ter dans la Constitution fédérale, pénalisant « la fabrication, l’importation, le transport, la vente, la détention pour la vente de la liqueur dite absinthe dans toute l’étendue de la Confédération ».

Le saviez-vous ? La détention de l’absinthe non destinée à la vente n’était pas interdite par la Constitution fédérale. Ce qui autorisait les paysans à en posséder… pour soigner leur bétail.

La loi est officiellement appliquée le 7 octobre 1910 à minuit, inspirant à Albert Gantner cette affiche devenue un mythe : un personnage à la tête diabolique, une Croix bleue affichée sur sa chemise et la sainte bible dans la main droite, déclame « Messieurs… c’est l’heure ». Il pointe le 7 octobre 1910 et une horloge affichant minuit. À ses pieds, la fée verte agonisante. Un poignard, dont le manche prend la forme de la croix bleue, est planté dans son flanc sanguinolent. Des couronnes mortuaires se dispersent autour de son corps, aux noms des cantons de Neuchâtel, de Genève et « de la liberté individuelle ».

Article 32ter de la Constitution fédérale de la Suisse
« La fabrication, l’importation, le transport, la vente, la détention pour la vente de la liqueur dite absinthe sont interdits dans toute l’étendue de la Confédération. Cette interdiction s’étend à toutes les boissons qui, sous une dénomination quelconque, constitueraient une imitation de l’absinthe. Le transport en transit et l’emploi de l’absinthe à des usages pharmaceutiques restent réservés. »

Au moment de l’interdiction, le Val-de-Travers compte 14 distilleries, deux cents employés et 330’000 m2 de cultures d’absinthes.

Dépénalisation de l'absinthe
Affiche contestant l'interdiction de l'absinthe en Suisse (Albert Gantner, 1910) sur l'étiquette d'une bouteille d'absinthe

1915 : Interdiction de l’absinthe en France

Après la Suisse et la Belgique, le Congo, le Brésil et les Pays-Bas interdisent à leur tour l’absinthe alors que sa pénalisation est en discussion en Allemagne, aux États-Unis, en Argentine et au Canada.

En France également, les ravages de l’alcoolisme inspirent, à la fin du XIXe siècle, la constitution d’une Ligue anti-alcoolique nationale qui va inonder la France de ses tracts, brochures, affiches, revues et pétitions contre l’absinthe. Là aussi, ils s’adjoignent le soutien inattendu des viticulteurs du midi, durement éprouvés par la concurrence de la Fée verte. Ces derniers acculent les politiques à l’interdire. Une pétition nationale, déposée dans les bureaux des mairies intitulée « Supprimons l’absinthe » recueille 300’000 signatures.

En 1900, une nouvelle loi précise que « le gouvernement interdira par décrets la fabrication, la circulation et la vente de toute essence reconnue dangereuse par l’Académie de Médecine ». Deux ans plus tard, l’Académie dresse donc la liste de ces 22 « essences dangereuses ». Au premier rang desquelles figure l’absinthe, dont elle dépeint les méfaits : aliénation mentale, épilepsie, convulsions, paralysies périphériques, tuberculose.

Les travaux expérimentaux qui alimentent ces conclusions sont contestées : on administre à des animaux des taux de thuyone dix fois supérieurs à ceux d’une consommation ordinaire d’un homme. Le Professeur Chauffard précise « qu’il est difficile de déterminer la part exacte de l’absinthe dans les phénomènes cliniques en raison du cumul des boissons alcooliques diverses ingérées par les buveurs d’absinthe ».

Clémenceau, fervent adversaire de l’absinthe, ordonne alors une enquête nationale pour évaluer le pourcentage d’aliénés en fonction des régions les plus consommatrices d’absinthe. Sans succès : c’est dans le canton de Pontarlier, capitale de la Fée verte, qu’il se révèle le plus bas. Pire : dans cet arrondissement, la progression de la consommation d’absinthe s’accompagne d’une diminution des poursuites pour délits de toute nature. Et l’auteur du rapport de conclure : « Ce travail (…) réfute victorieusement le grand argument des adversaires de l’absinthe… », démontrant « l’inexactitude du fameux aphorisme « l’absinthe rend fou et criminel ».

Les spécialistes alertent les autorités sur les dangers de l’alcoolisme en général, fléau à ce tournant de siècle. Et de mettre en garde contre une interdiction ciblée de l’absinthe qui ne résoudrait pas à elle seule le problème.

Tableau anti-alcoolisme du Docteur Galtier-Boissière, 1900
Tableau anti-alcoolisme du Docteur Galtier-Boissière, 1900 Ce tableau distingue deux types d'alcool, les "bons" (naturels) et les "mauvais" (industriels), dont l'absinthe, deuxième bouteille à droite. On y explique les expérimentations animales, aujourd'hui contestées, qui tendaient à prouver la toxicité de l'absinthe en particulier (cobaye en bas, à droite et à gauche).

Qu’importe ! Cinq ans après la Suisse, c’est au tour de la France d’interdire l’absinthe et les liqueurs similaires (« tout produit présentant comme apparence et comme goût une certaines analogie avec la liqueur dite absinthe »), le 17 mars 1915.

Loi parue au Journal Officiel
Art. 1 – Sont interdites la fabrication, la vente en gros et au détail ainsi que la circulation de l’absinthe et des liqueurs similaires (…)
Les contraventions (…) seront punies de la fermeture de l’établissement et, en outre, à la requête de l’Administration des contributions indirectes, des peines fiscales (…)

C’est une catastrophe économique pour la ville comtoise de Pontarlier et ses 23 distilleries, 3000 travailleurs de l’absinthe, qui produisent annuellement 10 millions de litres. La mythique usine Pernod de Pontarlier est vendue en 1917 après 110 ans de production.

À Marseille, qui produisait ses propres absinthes à base de badiane et de réglisse, le jeune Paul Ricard invente un anisé sans absinthe qu’il appelle « Pastis ». Dans une France en veuvage de sa fée verte, le succès est fulgurant. Alors que sont instaurés les premiers congés payés, le Pastis devient, en 1936, le premier apéritif consommé dans le pays. De ce côté-ci de la frontière, l’absinthe est définitivement enterrée. La France a trouvé un ersatz et s’en contentera.

Mais la Suisse, elle, entre en résistance.

La Malotte, distillatrice clandestine d'absinthe

Le peuple a voté, l’absinthe est morte. Vraiment ? Dans le secret de la vallée brumeuse du Val-de-Travers, la résistance commence. On bidouille des alambics avec les copains qu’on cache dans la cave ou derrière des armoires à double fond. On brûle des pneus pour cacher les odeurs anisées de la distillation. On invente des mots codés pour s’en procurer sous le manteau. Un incroyable jeu du chat et de la souris s’engage avec la Régie fédérale des alcools qui perquisitionne, amende, saisit. Qu’importe. On comptera jusqu’à 300 contrebandiers de la bleue au Vallon, parmi lesquelles pas mal de légendes, de figures mythiques et d’histoires rocambolesques.